L’esprit Wabi-sabi

Insaisissable, le Wabi Sabi est un élément omniprésent qui fait partie intégrante de la vie et de la sensibilité des Japonais. Dans la société de consommation actuelle, cette notion mériterait qu’on lui fasse une place plus vaste puisqu’elle prône un retour à des valeurs simples et non-superficielles !

Le Wabi Sabi est imperceptible mais il est partout. C’est la mousse sur le rocher, le bois d’une porte qui craquèle, une fissure dans un mur. C’est cette tasse déformée ou ce paysage brumeux. C’est le reflet de la lune sur l’étang ou bien le son de la rivière qui s’écoule.

On peut l’entendre comme une appréciation d’une beauté vouée à disparaître voire d’une contemplation fugace de quelque chose qui devient beau en vieillissant, en s’abîmant, qui par ses défauts naturels acquiert un charme nouveau.

Le terme de Wabi-Sabi est très difficile à traduire dans une autre langue que le japonais. Dans un dictionnaire actuel, la définition de Wabi ramène à la solitude ou à la mélancolie, à l’appréciation d’une vie calme, loin de l’agitation urbaine. Pour Sabi, on trouve les termes vieux et élégant, un rapport avec un sentiment de tranquillité ou bien le fait d’être rouillé. L’association, bien que peu évidente à la base, nous aide à percevoir ce qu’est le Wabi-Sabi.

Pour les Japonais, il s’agit d’un ressenti plus que d’un concept puisqu’il fait partie de leur culture. On peut le trouver dans l’esthétique nippone classique, avec ses jardins Zen, son théâtre, sa peinture, dans sa poésie ou sa littérature, et même dans les consciences puisqu’on peut relier cette forme d’appréciation du monde à la philosophie Zen.

De la cérémonie du thé à la philosophie Wabi Sabi

Cette notion de Wabi-Sabi est un sentiment qui a certainement toujours fait partie de la sensibilité japonaise. Cependant, s’il faut remonter au moment où elle a été définie, on peut trouver son origine dans l’histoire de SEN NO RIKYU, le moine Zen du 16e siècle qui a conceptualisé la cérémonie du thé telle qu’on la pratique aujourd’hui encore au Japon.

Une légende raconte que le jeune RIKYU, désireux d’apprendre les codes de ce rituel ancestral, s’en alla trouver un maître de thé reconnu du nom de TAKEENO JOO. Ce dernier, pour tester les capacités de son nouvel apprenti l’envoya s’occuper du jardin. RIKYU le nettoya de fond en comble et le ratissa jusqu’à ce qu’il soit parfait. Toutefois, avant de présenter son travail à son maître, il secoua un cerisier et quelques fleurs tombèrent sur le sol. Cette touche d’imperfection offre la beauté à la scène et c’est ainsi que naquit le concept de Wabi-Sabi.

SEN NO RIKYU est toujours considéré comme l’un des plus grands et des plus influents maîtres de thé de l’histoire et on le qualifie de Saint du Thé. Fort de ses préceptes Zen, il a contribué à transformer la cérémonie du thé telle qu’elle était pratiquée auparavant – avec des ustensiles de luxe et de l’exubérance – en une pratique raffinée où la simplicité des objets et du cadre dans lequel se déroulait cette cérémonie conférait à l’ensemble une beauté inégalable.

En utilisant des objets imparfaits, parfois brisés et réparés, au sein d’une pièce dépourvue de superflu, il a fait de ce moment où l’on déguste du thé une véritable communion pour l’esprit, qui se voit nourri des principes suivants : l’harmonie, le respect, la pureté et la tranquillité. On se réfère d’ailleurs à cette forme de cérémonie par les termes Wabi-Cha (Cha étant le thé).

De nos jours, les cérémonies du thé les plus prestigieuses se font toujours avec des tasses de thé de plusieurs centaines d’années et des ustensiles qui ont du vécu. Dans la poterie japonaise, les tasses sont souvent déformées et irrégulières car chaque objet doit être unique pour posséder son charme propre.

C’est un rappel permanent de cette beauté imparfaite qu’est le Wabi Sabi et qui se retrouve d’ailleurs dans de nombreuses autres formes d’art japonais.

Un concept omniprésent dans les arts japonais

Le Wabi Sabi est une sensibilité artistique tout autant qu’un ressenti de la beauté qui ne sera qu’éphémère. Il célèbre également le temps qui passe et qui abîme pour sublimer. Dans de nombreuses formes d’arts du Japon, on retrouve donc cette notion de beauté par l’imperfection.

Le Wabi Sabi dans la poésie

Dans certains types de haïkus, cet art ancestral empreint de philosophie Zen, on retrouve bien évidemment le Wabi Sabi. Cette forme de poésie codifiée permet d’exprimer la beauté instantanée d’une scène et elle se prête donc à merveille à l’expression de cette notion.

«Solitude
après le feu d’artifice
une étoile filante»
SHIKI

L’ikebana et la beauté imparfaite

Puisque le Wabi Sabi peut définir la beauté dans l’éphémère, une simple fleur dans un vase correspond parfaitement à ce concept. L’Ikebana, l’art floral japonais, se base sur une harmonie, l’art floral wabi sabi entre l’asymétrie, l’espace et la profondeur pour faire émerger la beauté d’une composition florale épurée.

Le rapport qu’ont les Japonais à la nature est particulier, puisqu’ils vivent sur une terre qui subit les caprices des tremblements de terre et des tsunamis et il n’est pas étonnant qu’ils la respectent autant qu’ils la craignent. Ce respect trouve une forme de représentation dans l’Ikebana qui prône la beauté naturelle dans la simplicité.

Des jardins Zen, symbole du Wabi Sabi

On l’a vu plus haut, le maître du thé SEN NO RIKYU a su exprimer sa sensibilité Wabi Sabi en arrangeant un jardin Zen. Quoi de plus évocateur qu’un jardin ou l’éphémère (quelques pétales de fleurs, des arbustes voués à grandir, une mousse pour symboliser le temps qui passe…) et l’immuabilité (du sable, des pierres…) se côtoient.

Les jardins japonais et leur évolution au fil du temps et des saisons sont des illustrations du Wabi Sabi.

Le Kintsugi , accepter la beauté dans la décrépitude

Le kintsugi est une technique de réparation des objets, qui consiste à appliquer de la poudre d’or sur les fissures et les cicatrices d’un ustensile. Au lieu de jeter et de racheter, cet art donne une seconde chance à des tasses, des vases ou des bols, qui se voient sublimés grâce à ce minutieux travail.

Derrière cette pratique, qui entre parfaitement dans un courant de pensée Wabi Sabi, on retrouve bien cette volonté de célébrer la beauté du temps qui passe et de faire face aux vieillissements des choses.

Le Kintsugi est également utilisé comme une métaphore de la résilience par certains médecins, pour des patients ayant subi un traumatisme et qui doivent accepter de vivre malgré leurs blessures passées. On peut être abîmé par la vie et renaître, plus beau et plus solide, à la manière des objets qui bénéficient des techniques du Kintsugi.

Une thérapie bien-être qui s’applique au quotidien

Le Wabi Sabi est une sensibilité qui peut donc mener au bonheur, ou du moins à une acceptation de la beauté des choses simples et naturelles. Cette philosophie, applicable chaque jour, peut être une bonne façon d’éprouver de petites joies quotidiennes, imperceptibles pour une personne étrangère à ce concept. Face à un paysage, devant un objet ou un tableau, lors d’une conversation entre amis ou en partageant un moment avec une personne de bonne compagnie, vous pourriez ressentir ce Wabi Sabi.

SOURCES : Journal du Japon

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